« Jusqu’à devenir… »

NOTES D’INTENTION à propos de mon livre « Jusqu’à devenir… » 

Dans ma fonction de médecin en soins palliatifs, quand je m’éloigne du lit, d’une personne malade en fin de vie que j’accompagne, dans cette temporalité si singulière, des questions me viennent très souvent à l’esprit :

 » Au fond à quoi pense-t-elle ?  » Que pense-t-elle de nos soins ?  » Lui donne-t-on parole ?

C’est pourquoi j’ai décidé de donner la parole à ces personnes en fin de vie. L’écrire s’est alors imposé à moi. Afin ne pas les trahir, j’ai préféré recourir à la fiction, tout en la nourrissant de faits stratifiés en moi, au fil du temps. Un premier personnage malade est né Emile Mille, un compulsif du chiffre, un gentil moqueur envers les soignants, un rigide ultra sensible, un passionné d’Einstein, un sans nouvelles de sa fille unique et dans l’attente de la revoir, finissant par grimper dans une fusée jusqu’à devenir un tout petit point noir dans le ciel. Puis dix autres personnages ont suivis, évoluant tous dans ce temps restant à vivre. J’ai pris grand soin de les créer avec des différences : d’âge, de milieu, de lieu pour mourir, d’entourage, de temporalité, de langage. Mais tous ont pour point commun d’avoir une fin programmée pendant la période de Noel, d’évoquer avec pertinence les soignants, de porter en lui sa propre chanson finale pour prendre son ultime envol,   » Jusqu’à devenir un tout petit point noir dans le ciel. »

J’ai souhaité aussi que ces onze personnages encore bien vivants face à cette mort proche, dans le même tempo, tissent entre eux des liens subtils, jusqu’à nous faire découvrir leur roman familial.

 Ma volonté a été aussi : de faire comprendre que la fin de vie ne se résume pas à : mourir très vieux à l’ hôpital, comme on l’entend souvent, de m’engager en portant un autre regard sur la place de la mort dans notre société, les soins palliatifs, l’euthanasie, le suicide assisté … afin que l’on puisse avant tout mourir comme on l’a choisi.

 DES EXTRAITS :

…………Emile Mille :

Aujourd’hui, la porte de ma chambre a été ouverte 98 fois. Hier Dimanche, seulement 62 fois. La question : « Ça va ? » m’a été posée 18 fois, « Avez-vous mal ? » 12 fois, et ma douleur évaluée 3 fois plus. Rien d’étonnant, certaines de mes réponses données « au pif » ou « au max », ont été vérifiées. Il n’empêche que j’obtiens ainsi, une majoration hebdomadaire de 15% de mes doses. Ça aide à tenir le coup.
…………Domi Sans :

Mieux vaut compter sur soi, même si on a peu de moyens. Rêver à une jolie mort en demande peu. L’idéal est de mourir sans s’en rendre compte, dans son coin ni vu ni connu, j’tembrouille. C’est ce que j’aimerais comme tout un chacun, sauf que c’est pas si simple. Ici, c’est passant. Les bonnes consciences se réveillent toujours trop tard, quand il ne faut surtout plus. Pile poil au moment où, tranquille, tu te prépares à disparaître.

…………Leila oeil du coeur :

N. par petites touches, applique tendrement sur mon visage une crème de jour hydratante, petit geste du quotidien, au combien symbolique et réconfortant

…………Blanche l’Immortelle :

Je ne vois plus, mais je sens et j’entends à peu près tout. Des vertes et des pas mûres, comme les tomates qu’enfant j’avais cueillies trop tôt, ce qui m’avait valu une belle rouste de la part de ma mère. Un peu comme celle que je reçois ici. Bon j’exagère à peine, mais quand les petits enfants déboulent pour les vacances – et là pour Noël, c’est parti pour 15 jours -, ça y va sérieux. À l’abri ou pas du regard des adultes, mon lit devient leur terrain de jeux favori. Timothé sous ses aspects timides ne se gêne pas pour essayer de m’ouvrir les yeux en force. Angélique, elle, poursuit en appuyant fortement sur mes globes oculaires, tout en me questionnant : « T’as pas mal au moins Mémé Blanche ? » Vient ensuite l‘exploration des oreilles, avec son index enfoncé au plus profond .

…………Nico l’Indéboulonable :

J’irai à ce reveillon avec mes potes et mes potesses , et je me bourrerai la gueule de vodka Smirnoff, et de fraises Tagada.  » … On verra courant Janvier, pour la prise de sang. De toute façon ces putains de ganglions parlent d’eux même, je suis recouvert de lierre.

…………La brigade déterminée :

Bon, je plaisante. On peut bien rire avant de mourir, et ensuite pourrir. Comme les fleurs abandonnées dans un vase, qui elles ne demandent qu’une chose, c’est d’être enterrées dignement, et non pas jetées au fond d’une poubelle. Y aura-t-il un jour un homme qui inventera un accueillant cimetière pour les fleurs, où elles pourront enfin à leur tour reposer en paix, après avoir égayé les cœurs, les cercueils et les tombes des humains ? Et ce même homme, pensera-t-il ensuite à veiller au fleurissement des tombes des fleurs défuntes, et ainsi de suite ? Il va falloir qu’il prévoit cet homme, de vastes cimetières pour les fleurs. Qu’en faites vous ici des fleurs fanées ?

…………Christina et les 2A :

Au fil du temps, un véritable comité d’organisation était né, bien décidé à réussir le mariage de la tsarine, et le leur aussi. Seul Aristide avait résisté longtemps, puis avait fini par céder pour contenter Anatole et lui-même aussi, sans aucun doute. Les préparatifs suivaient leurs cours, mais seule la date demeurait indéterminée, faisant l’objet de discussions incessantes. Avant sa mort ? Le jour de sa mort ? De l’enterrement ?

Nos familles respectives ne comprennent pas comment nous vivons ces derniers instants, tous les quatre repliés sur nous même. Moi, de plus en plus faible, les enfants de plus en plus impatients de voir leur papa devenir un tout petit point noir dans le ciel. Qu’est ce qui est rond et noir et qui brille dans le ciel ? « Une étoile cramée par un missile d’avion de guerre », dixit Louis. Angèle, en repérant un point noir dans sa glace à la vanille, dit : « Le voilà, je l’envoie dans le ciel. »

…………Emilia Tarentella:

Je suis une petite tarentule de 535 grammes, moi Émilia. Être grosse, voilà mon premier désir dans la vie. Évoluer dans le monde de Botero. Surprenant, n’est-ce pas ? Pour une nourrissonne de 2 jours, qui, dans cet aquarium vide, pense. Repense au doux flottement dans le ventre aquatique de sa mère. Quoiqu’à la fin, il faut avouer que je pataugeais dans une flaque. J’étais devenue un vermisseau tout sec.