Textes « de-ci de-là »

Le Petit Texte qui suit ne refuse pas le Saugrenu !

 

Jusqu’à devenir… un livre comprenant deux ou trois éléments deleuziens ? 

Introduction

Le petit texte qui suit ne refuse pas le saugrenu (il voudrait avoir l’allure d’un manteau d’Arlequin, mais n’a pas l’étoffe de l’arlequinade). Il ne s’agit pas d’une glose, mais plutôt d’une brève et amicale réaction au livre de Françoise Limiñana, intitulé Jusqu’à devenir… (Toulon, Le bateau ivre, 2014). Le bienséant, le convenable ou le « conceptuel » (au sens idiot dont notre modernité mercantile revêt le terme entre guillemets) ne nous paraissant pas les bonnes voies du commentaire (ni de la sagesse) : taxons d’entrée de jeu nos lignes d’un éloge et d’une lecture en style et références saugrenus.

C’est que – même si telles n’étaient probablement pas les intentions de l’auteure -, on peut aussi lire Jusqu’à devenir… de manière deleuzienne (non pas trop ricoeurienne, comme un journal l’affirmait). Le lire avec le « concept de Devenir » (souvent « devenir-animal », « devenir-intense » et, ultime devenir jubilatoire, le « devenir-imperceptible », chez Deleuze). Comme avoué, le mot concept est un mot que je n’aime pas (mis qu’il est au régime grotesque de nos actualités cognitivistes qui l’accréditent comme oriflamme de caution autorisée par ECTS ; alors qu’un concept – deleuzien, à tout le moins – est fragile et donne aussi à connaître sa précarité fondamentalement palliative et irréductiblement fuyante). Je ne goûte guère le mot « concept », parce qu’il estampille le triomphe des « marchands de paquets de nouilles » (la formule rageuse bien connue est de Deleuze). Les « concepts novateurs », pour les scientifiques durs comme pour les mous, sont outrancièrement « fashionables » et leur usage intempestif, grossier fait sourire, agace ou, carrément : inquiète. On le sait pourtant : Deleuze, philosophe, était l’ami des concepts. Mais, sous sa plume, le concept est envoûtant, un peu acrobatique ; bricolage saugrenu de précisions, il est un « aérolite » (selon son mot). La création deleuzienne de concepts concentre un petit grain de charme fou. Le concept s’y trouve fin, complexe, joyeux, valétudinaire, mais (à mon sens) foireux. Il n’est, chez Deleuze, pas solidaire du règne des convenances esthético-épistémologico-médiatico-marketing.

Il sera pourtant ici question de concepts, parce que le titre du récent livre de Françoise Limiñana Jusqu’à devenir… me pousse intuitivement à évoquer Deleuze. Ceci pour deux ou trois raisons (ou intuitions toutes personnelles). D’une part, parce que les nouvelles qui le composent sont des formes du devenir-imperceptible (il s’agit de récits « fictifs » de fin de vie dont nous sentons à coup sûr l’intensité vitaliste), d’autre part le style de Limiñana correspond assez bien au concept de « ritournelle » tel qu’il est fantastiquement agencé dans Mille plateaux (avec F. Guattari et un peu dans le Kafka. Pour une Littérature mineure). Il y aurait une troisième raison. Elle est plus hésitante. En effet, l’événement qui permet son effectuation arrive, parfois. Il s’agit du seul devenir que le vitalisme forcené de Deleuze entend radicalement proscrire, éviter et combattre : le « devenir-loque ». Et, Jusqu’à devenir… refuse à tous égards le « devenir-loque ». Il restera qu’aucun livre, aucune chansonnette (au sens deleuzien), n’empêchera qu’au début, milieu ou fin de vie, le « devenir-loque » arrive, fêle l’âme et : casse tout. Les lignes de vie, de fuites, de crêtes assèchent la puissance du Devenir. Alors, la hideuse puissance de la ligne de mort monte et devient pouvoir. Stable, statique, elle installe le pire danger : la sentence abjecte d’une reterritorialisation absolue de la mort.

Revenons aux deux raisons principales et un tantinet funambulesques au centre de ma lecture deleuzienne des textes de F. Limiñana. Il s’agit de deux concepts, donc. Nommons-les : 1, le Devenir et 2, la ritournelle (ou chansonnette).

2. Le concept de ritournelle (ou de chansonnette)

Commençons donc par 2, ayant ci-dessus lestement évacué 3, le « devenir-loque ».

Dans Jusqu’à devenir…, comme dans l’abécédaire de Deleuze (Claude François, Line Renaud, les complaintes populaires…), les références aux chansonniers ne manquent pas (Higelin, Barbara, Trenet…). On pourrait de manière trop scolaire et analogique s’essayer à repérer un système de renvois et d’échos entre ces références musicales et le texte, sa prosodie, les nuances rythmées de ses répétitions. Par exemple, les exergues du « roman » nous lancent sur cette piste (je ne l’emprunterai que parcimonieusement et, me méfiant du style « explication de texte » qu’elle suppose, je biaiserai de manière opportune et/ou opportuniste). Considérons tout de même ces exergues.

Premier exergue, l’auteur du cimetière « moins marin » que celui de Bassens, Paul Valéry (Tel quel 1, 1960) : « A chaque instant il y a des points noirs dans l’âme, qui sont en train de grossir ou de fondre. » Puis, second exergue, abruptement accolé ; il est « rapeux », MC Solaar (1991) : « Qui sème le vent récolte le tempo. »

Une lecture un peu attentive dégagerait que les exergues fonctionnent comme matrices d’engendrement des pièces du « roman » (le pseudonyme évasivement solaire du rapeur permet déjà l’organisation d’un système humoristique qui peut faire sourire une certaine « hésitation prolongée entre le son et le sens », autre mot connu de Valéry). A l’évidence, ces exergues hétéroclites mais calculés (selon une « rhizomatique » ?) ponctuent l’ensemble de l’ouvrage. Plus ouvertement, ils font germer le premier temps, le premier récit « Emile Mille » (titre très précisément bègue et nous entendrons le bégaiement au sens valorisant, littéraire et deleuzien, faut-il encore le préciser ?). « Emile Mille » (rime orpheline, mais couronnée), c’est l’histoire d’un mec (de 55 ans) qui (comme dans Le Moribond de Brel) va mourir et « porte un tee-shirt gris avec Einstein dessiné, un casque assorti à damiers gris et gris, et des lunettes d’aviateur grises ». Dans « Emile Mille », comme dans les tableaux de Klee (souvent commentés dans le chapitre « De la ritournelle ») : il y a mille nuances de gris. Le lecteur de ce récit dense, ciselé de répétitions portant nuances ou abasourdissements, en voit de mille couleurs : grises, gris-chat, gris-cha-cha-cha, gris-souris et mi(lle)-gris… Sachons aussi qu’Emile, comme le commandant Dellaplane (dans le film La Vie et rien d’autre de Tavernier – 1989), dispose d’une merveilleuse obsession comptable et d’un (moins merveilleux) cancer généralisé. Au temps d’Emile (qui va mourir) qui est le nôtre (il est dur au printemps du troisième millénaire), il y a beaucoup de conceptualisation bio (les « paquets de nouilles », avant tout). Pareille conceptualisation « bio » de la Vie fâcherait l’esquisse de lecture deleuzienne à laquelle je me livre. Un humour vitaliste rend toutefois sensible aux concepts mathématiques d’une manière humoristique et fâchera moins ; il pointera une autre valeur, une autre humeur (les deux derniers mots ayant, on le sait, étymologiquement le sens de santé et de fluide). A preuve, citons Emile :

« Il y a à peine dix jours, à cause d’une diarrhée du feu de Dieu ; lequel de dieu, je ne sais pas, mais il me flanquait 16 selles par jour ; je les chassais par 38 fois dont 36 demi-cuves, soit 99.2%. Excellent score réalisé par le fervent défenseur de l’environnement, que j’étais encore. […] Au total, 222,5 litres de <flotte> sont gaspillés journellement, afin d’évacuer mes excréments et urines en provenance du pistolet et du bassin, que l’on me fait passer au lit en moyenne, 11 fois par 24 heures. »

La folie comptable d’Emile – une hypermnésie du séjour aux soins palliatifs -, ainsi que les concepts statistiques que formule opiniâtrement sa voix dans le texte, composent la ritournelle d’« Emile Mille ». Classiquement, elle peut comptabiliser avec humour les « valeurs du bas » et les renverser en un gentil carnaval. C’est de l’humour bio, mais arrimé à la Vie, il n’implique pas des concepts « paquets de nouilles » et se rit de l’hospitalisation nourricière, de la « crème HP (hautement palliative) », surtout. Ajoutons qu’Emile, aux soins palliatifs, plus ou moins épaulé par « la pluridisciplinaire » se réjouit avec une douce ironie comme il suit : « en soins palliatifs il y a un bon esprit d’équipe et c’est appréciable, surtout pour les équipes. Non vraiment, ils sont tous formidables. » Il n’empêche que, valeurs du bas inversées, transcendées par l’obsession statistique qui les propulse au ciel dérisoire de la vérité (inodore) des chiffres ou non : Emile est un peu dans la merde. Or, les valeurs du haut subissent le même traitement que la comptabilité stercoraire des valeurs du bas. Le génie de la ritournelle mathématique obsessionnelle d’Emile Mille consiste à fabriquer des « fusées » (au sens littéraire – baudelairien ? – de « formules »). Qu’il s’agisse de ses selles, des couinements d’ouverture de porte ou de la date fatidique du grandiose décollage (comprenons son décès) dans sa fusée (une vraie, vraiment poétique), habillé du « tee-shirt des grands jours » (celui d’Einstein, gris, langue pendante et/ou tirée) : Emile Mille calcule. Après les statistiques du bas, voyons celles du haut. Après un gain quantifié de morphine, on lit :

« Jackpot, j’ai 40 milligrammes dans le coco, et je suis Einstein. Enfin, il me plaît de le croire. Je peux donc me lancer avec volupté et délice, dans un calcul endiablé en 6/8 de la racine carrée du cosinus de sinus de 13.06.1950, ma date de naissance, divisée par celle de E, 14.03.1879, ramenant donc le tout à 16.12.1986… C’est celle de Maj. »

Marjorie est la fille d’Emile, elle est danseuse, elle est absente. Mais elle compte impérativement pour que cesse le compte à rebours, que la lune, les étoiles et le soleil ne ratent pas leur rendez-vous et que et le dé-compte soit littéral (Maj, dans une lettre, conseille le renoncement aux chiffres et ce paramètre sera aussi comptabilisé par Emile). Les statistiques ne sont pas statiques, elles font tout danser (« une valse à mille temps… »). Elles passent partout et gonflent une ritournelle qui fait chanter le chaos. Dans « Emile Mille », la compulsion de répétition met dans le mille parce qu’elle machine le territoire ultime d’Emile (la piste de danse merveilleusement grise du rencart réussi entre le soleil et la lune). C’est son milieu, dirait-on, en termes librement deleuziens. De bas en haut (et de partout), Emile délire avec une précision statisticienne (son toc aux dernières heures du tic tac). « La pluridisciplinaire » l’affirme d’ailleurs : « soit il est en surdosage, soit il est délirant et cela annonce la fin. » Quant à Emile, il confirme : « je ne sais pas de qui il parle, mais en ce qui me concerne, je préfère la deuxième, hypothèse. » C’est une hypothèse, elle est belle et c’est la meilleure. La compulsion de répétition (manie et machine comptable) rassure parce qu’elle relève d’une création de ritournelle (non pas du « fort-da » freudien). Mille plateaux et son « De la ritournelle » nous le disent autrement :

« Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant. Il y a toujours une sonorité dans le fil d’Ariane. […] Un enfant chantonne pour recueillir en soi les forces du travail scolaire à fournir. Une ménagère chantonne, ou met la radio, en même temps qu’elle dresse les forces anti-chaos de son ouvrage. […] Pour des œuvres sublimes comme la fondation d’une ville, ou la fabrication d’un Golem, on trace un cercle, mais surtout on marche autour du cercle comme dans une ronde enfantine, et l’on combine les consonnes et les voyelles rythmées qui correspondent aux forces intérieures de la création comme aux parties différenciées d’un organisme. Une erreur de vitesse, de rythme ou d’harmonie serait catastrophique, puisqu’elle détruirait le créateur et la création en ramenant les forces du chaos. »

Pour ce qui regarde le délire supposé par la « pluridisciplinaire » on acquiescera volontiers, en effet dans Critique et clinque, on lit :

« Ces visions, ces auditions ne sont pas une affaire privée, mais forment les figures d’une Histoire et d’une géographie sans cesse réinventées. C’est le délire qui les invente, comme processus entraînant les mots d’un bout à l’autre de l’univers. Ce sont des événements à la frontière du langage. Mais quand le délire retombe à l’état clinique, les mots ne débouchent plus sur rien, on n’entend ni ne voit plus rien à travers eux, sauf une nuit qui a perdu son histoire, ses couleurs et ses chants. La littérature est une santé. »

1. Le concept de Devenir

A la vérité, l’on ne se sent pas à la hauteur d’exposer le concept de Devenir tel qu’il est régulièrement travaillé dans la philosophie de Deleuze (il en allait de même pour la ritournelle). Lâchons simplement quelques lignes de Mille plateaux :

« Devenir n’a ni début ni fin, ni départ ni arrivée, ni origine ni destination ; et parler d’absence d’origine, ériger l’absence d’origine en origine, est un mauvais jeu de mots. Une ligne de devenir a seulement un milieu. Le milieu n’est pas une moyenne, c’est un accéléré, c’est la vitesse absolue du mouvement. Un devenir est toujours au milieu, on ne peut le prendre qu’au milieu. Un devenir n’est ni un ni deux, ni rapport des deux, mais entre-deux, frontière ou ligne de fuite, de chute, perpendiculaire aux deux. Si le devenir est un bloc (bloc-ligne), c’est parce qu’il constitue une zone de voisinage et d’indiscernabilité, un no man’s land ».

Précédemment, l’on a soutenu que la ritournelle d’Emile Mille, « sa ligne de devenir », son gris agençait (délirait) son milieu. Ici, opportuniste, on s’occupera du « no man’s land », en considérant le deuxième récit (deuxième temps) du livre de F. Limiñana intitulé : « Dominique sans ». La place de la préposition interroge et peut diversement s’interpréter. A l’évidence, il y est signifié, à l’envers, à la fois qu’il s’agira du monde sans Dominique et que Dominique fait sans certains « palliatifs » de notre monde. D’une manière générale, ici, faire sans, n’est pas une petite affaire et fait avec le grand peuple des débarras. C’est que Dominique est bourré de devenirs. Quasiment SDF, cachectique, Dominique, flanqué d’une bande de clochards (célestes ?), habite intensément le « no man’s land » : la cloche, ou presque, quoi. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un monde sans homme, au contraire. Nous avons à faire à une multiplicité de vibrations et à des hommes qui deviennent sans cesse (et deviennent des « copains d’abord », pourquoi pas ?). Devenir et désirer sont synonymes, comme on le lit dans un autre passage de Mille plateaux :

« D’une certaine manière, il faut commencer par la fin : tous les devenirs sont déjà moléculaires. C’est que devenir, ce n’est pas imiter quelque chose ou quelqu’un, ce n’est pas s’identifier à lui. Ce n’est pas non plus proportionner des rapports formels. Aucune de ces deux figures d’analogie ne convient au devenir, ni l’imitation d’un sujet, ni la proportionnalité d’une forme. Devenir, c’est, à partir des formes qu’on a, du sujet qu’on est, des organes qu’on possède ou des fonctions qu’on remplit, extraire des particules, entre lesquelles on instaure des rapports de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur, les plus proches de ce qu’on est en train de devenir, et par lesquels on devient. C’est en ce sens que le devenir est le processus du désir. »

« Dominique sans », illustre et effectue ce processus du désir (« commencer par la fin » consiste, en l’occurrence aussi, à commencer par le titre dont le second mot est « sans », sans suite, sans plus). Repérons que deux listes s’enchevêtrent au texte et participent du désir dans « Dominique sans ». D’un point de vue énonciatif, elles sont peut-être plus difficilement attribuables qu’il n’y paraît. L’on ne sait pas exactement qui parle. Linguistiquement, on devrait opter pour la voix de Dominique, mais s’y mêlent des éléments de généralisation et un dialogisme implicite qui font heureusement vaciller la responsabilité énonciative des énumérations. La première liste est plutôt jussive. Monologue intérieur ou déclaration solennelle, cette liste est en tout cas, selon le texte : un « serment palliatif ». Le contexte clodo général du récit lui confèrerait-il la splendeur fugace d’un serment d’ivrogne ? La citation précédente de Mille plateaux laissait entendre les méfaits d’une identité conformée par un discours injonctif : devenir « n’est pas imiter quelque chose ou quelqu’un, ce n’est pas s’identifier à lui. » De plus, quand Dominique se fait « raccompagner » (non pas accompagner !) et se demande ce qui anime des personnes de « tout premier choix » à s’occuper de la « fin de son parcours », il répond en livrant un « serment d’Hippocrate palliatif » dont le contenu est au moins partiellement bricolé du désir de Dominique. Voici quelques articles de ce serment.

« Soignant, accompagnant tu seras, jusqu’à ce que mort s’en suive. / Douce, tu feras en sorte qu’elle soit, jusqu’au tout, tout dernier des soupirs. / […] / Ta généreuse chaleur humaine réchauffera, / Ta nécessaire prise de distance refroidira, / Ton langage technique refoulé reviendra, / […] / Ta voix étranglée incontrôlée stressera, Ta voix douce rassurante contiendra, / […] / Ta spiritualité débridée vivifiera, / […] / Empathie et bon cœur tu offriras, tu offriras, / Soignant, Accompagnant. »

Ce « serment d’Hippocrate palliatif » est malgré tout, (tout) réaliste, du point de vue soupirant à une psychologie fastoche (les contraires y jurant leur rapprochement assurent ce réalisme psychologique, mais à l’intérieur d’un roman et dans la bouche du personnage, il est clair que tout juridisme est exclu, l’oxymore est au reste notoirement peu prisé dans les chartes éthiques). Dominique ne s’identifie pas à ce « serment d’Hippocrate palliatif », mais il l’identifie et le liste. Très simplement, il sait le délicat équilibrisme entre distance et empathie, technicité et authenticité que les professionnels de « la mobile palliative » doivent maintenir. Il a intimement compris l’utilité (et les contradictions) des employés de la « mobile ». Il n’a pas grand chose contre, Dominique. Pas grand chose, si ce n’est sa lucidité et son humour miséreux. Aussi Dominique fait-il suivre le serment partiellement cité ci-dessus d’un magistral : « A votre bon cœur messieurs-dames les accompagnants et soignants ! ». Tout se passe comme si Dominique s’appropriait le serment pour le détourner, le « déterritorialiser » (en termes deleuziens), et le « reterritorialiser » chez lui (l’énoncé – sorte d’envoi du serment – « à votre bon coeur messieurs-dames les soignants! »,  appartient bien à son milieu : sa quête, pour ainsi dire). Dominique est particulièrement doué pour détourner les bonnes volontés de la « mobile » de leurs mobiles. En ce sens, le serment et ses objurgations participent de la conjuration désirante du personnage. On (« ceux de la mobile », donc) ne contrecarre d’ailleurs pas ses manières de faire. Faire ripaille, par exemple :

« Bien sûr je régale du monde avec mon stock de compléments alimentaires : Clinutren par-ci, Renutryl Booster par-là, Fortyjuice à gogo, Nutracake de luxe… Frédé a même pris du poids. Il faut dire que ça lui fait pas de mal. En plus on se réchauffe avec ce qu’il faut. Des cocktails que je fais maison, enfin sur le trottoir, avec mes médicaments et du tord boyaux. Ensuite, on danse toute la nuit dans notre laideur. Le lendemain quand la mobile soignante passe, moi je suis bien, complètement anesthésié. Mais eux ils sont en stress, et ça m’attendrit. »

De même que, à sa manière, Dominique comprend et s’approprie par détournement (et « bon coeur » !) les futurs prédictifs d’un « serment d’Hippocrate palliatif », de même pour les accessoires nutritifs et de même pour ses pour ses propres volontés de devenir :

« Il y a un an, sur ma poitrine, entre les points de marquage des rayons et mes deux mamelons, je me suis fait tatouer : <Libre de mourir là où je me trouve>. […puis seconde liste :] « Je ne veux pas être transporté dans une ambulance. / […] / Je ne veux pas être dans un hôpital surchauffé. / Je ne veux pas sentir l’odeur du poisson mort le Vendredi. / […] Je ne veux pas faire pipi dans un tuyau et une poche pleine. / […] Je ne veux pas de votre humanité collante et surtout pas de vos poisseuses bondieuseries. / […] / Je ne veux pas de votre empathie sympathique. / […] / Je veux simplement mourir en toute solitude dans le dénuement… »

Cette seconde liste du récit est au mode optatif et s’énonce à grands coups de négations carabinées. Toutes ces impétueuses négations ne s’opposent pas forcément à la première liste (celle de la charte « d’Hippocrate palliatif »). On l’a vu, la première liste, loin de dénoncer une hypocrisie, manifestait une vraie compréhension des contradictions psychologiques vécues par les soignants et accompagnants afin de les reverser dans la quête du milieu de Dominique, une quête du bon coeur, malgré tout. Certes, un énoncé comme « je ne veux pas de votre empathie sympathique » est indéniablement ironique et passe au vitriole un mot d’ordre galvaudé (l’empathie). Mais, au fond (et c’est le cas de le dire ou presque), les deux listes agencent un grand oui aux restes de la Vie. La première liste relève d’une sorte de « oui, oui » et la seconde d’un « oui au non ». Il s’agit en somme d’une constante affirmation qui veut le grand et bon débarras. Dans ces listes l’énumération, qu’il s’agisse de celle solennelle du serment ou de celle négative refusant « l’humanité collante », fonctionne comme évacuation. Une sorte d’ascèse par la pléthore d’affirmations sentencieuses doublée de négatives optatives se crée. Cette ascèse paradoxale constitue l’ultime devenir de « Dominique sans » :

« L’idéal est de mourir sans s’en rendre compte dans son coin, ni vu ni connu, j’t’embrouille. C’est ce que j’aimerais comme tout un chacun, sauf que c’est pas si simple. »

En guise de conclusion

Françoise Limiñana est avant tout médecin et travaille dans le domaine des soins palliatifs. Elle écrit. Elle est parfois comédienne ou encore auteur-compositeur-interprète. Jusqu’à devenir…, qualifié de « roman », est son premier livre. J’ai eu la chance de m’entretenir ponctuellement avec F. Limiñana, en particulier lors du vingtième congrès de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP), une manifestation parfaitement réussie (à l’occasion de laquelle l’on ne mâchait pas de copieux concepts, décortiquant de nombreux posters). Le texte saugrenu que j’ai pris la liberté de rédiger à partir de son beau livre (et de concepts deleuziens qui me charment) paraît lourd et laborieux. Je ne sais pas s’il vaut tripette. Il est issu d’une lecture amicale, sachons-le. Du point de vue de ce qu’on nomme aujourd’hui les « humanités médicales », son vague mérite est d’évoquer le vitalisme deleuzien et d’introduire deux concepts complexes qui tempèrent les facilités (d’ailleurs légitimes et utiles) qui encadrent un respectable appareillage d’une « clinique de l’écriture » créative (je fais ici une allusion à la fin du livre de P. Artières, Clinique de l’écriture. Une histoire du regard médical sur l’écriture, Paris, La Découverte, 2013 [1998]). Pour moi, Jusqu’à devenir… se hisse probablement à la hauteur de ce que Deleuze appréciait comme « littérature mineur » (c’est un éloge, rappelons-le). Ce livre tient d’un authentique processus de création. Au risque d’être sciemment (et encore) à côté de la plaque, je prendrai cette dernière liberté. Citons une biographie de Léo Ferré (cf. D. Lacout, Léo Ferré, Amour-Anarchie, Ergo Press, 1989) et transposons ce que Gilles Deleuze disait du chansonnier anarchiste. Voici ce que cela donne : en lisant Jusqu’à devenir..., « il n’y a aucun doute possible : le plaisir est immense. D’abord un plaisir abstrait, cérébral. On est happé par le sens des mots. Puis une sensation plus physique qui est un effet du plaisir cérébral et qui parle au corps lui-même. [Il y a une] culture de la joie [au sens deleuzien qui est synonyme de plainte, cf. la lettre J de l’abécédaire et une] dénonciation radicale des pouvoirs. [Jusqu’à devenir… peut presque être] dangereux parce qu’il y a chez lui une violence (maîtrisée) qui s’appelle le courage de dire. Il perçoit partout, dans le monde, dans la vie individuelle, l’intolérable. C’est un [livre] de passion habité par la sérénité. [Il] utilise les mots comme des grains de sable dansant dans la poussière du visible. »

Adrien Guignard

(postdoctorant, Fonds national suisse de la recherche scientifique)

enseignant à l’université de Lausanne ( UNIL)

Bibliographie

Les références ne comportent pas le numéro des pages. Outre les renvois à Jusqu’à devenir… (Toulon, Le bateau ivre, 2014), les références aux concepts de ritournelle et de devenir proviennent principalement de :

-Deleuze, Gilles et Guattari, Félix, Mille plateaux, Capitalisme et schizophrénie 2, Paris, Minuit, 1980. Cf. « 10. 1730 – Devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible » et « 11. 1837 – De la ritournelle ».

Le propos tenu s’est aussi inspiré de :

-Deleuze, Gilles et Guattari, Félix, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris, Minuit, 1975.

-Deleuze, Gilles et Guattari, Félix, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991.

-Deleuze, Gilles, Critique et clinique, Paris, Minuit, 1993. Cf., en particulier, l’introduction et l’article intitulé « La littérature et la vie ».

L’Abécédaire de Gilles Deleuze est un film produit et réalisé par P.-A. Boutang (la qualité des 3 disques édités chez Montparnasse est irremplaçable). Le film est tourné en 1988. Sa première diffusion (complète) date de 1996. Le suicide de Deleuze date de novembre 1995. Deleuze n’est pas l’ami des « appareils de capture », il voulait son unique présence à la télé : posthume.

D’excellentes analyses de Deleuze dont le champ des « humanités médicales » peut tirer profit se trouvent dans le livre qui suit :

-Zaoui, Pierre, La traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur et pour le pire, Paris, Le Seuil, 2010.

 

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